Rechercher un article, un évennement, un acteur à l'aide de mots clé    

Charsonville - Les ondulations des champs en Beauce ou les crêtes de labour

Auteur : Patrick  Créé le : 12/01/2026 11:13
Modifié le : 01/02/2026 19:57
Exporter l'article au format pdf

Destiné à regrouper le parcellaire dispersé de Beauce, faciliter l’exploitation des parcelles avec les nouveaux moyens agricoles (tracteurs, moissonneuses batteuses…) et augmenter ainsi la productivité, le remembrement est apparu vers 1970 dans le pays Loire-Beauce.

Dès lors, on pouvait observait au loin, à la surface de ces immenses champs de blé et dans différentes régions agricoles en France, de très légères ondulations rectilignes du terrain. Selon les géographes et les historiens elles représentaient les anciennes extrémités des champs d’avant le remembrement.

Beaucoup de personnes ont publiées des articles sur ce très ancien phénomène d’ondulations qui donnait un peu de relief à notre cher plat pays de Loire-Beauce. Je pense à Paul Fénelon, qui en 1953, s’est intéressé le premier aux crêtes de labour beauceronnes (les tournières de la Beauce), puis aux recherches, en 1979, de Anne-Marie Fourteau et Alain Tabbagh (Parcellaire fossile et prospection thermique. Résultats des recherches à Lion-en-Beauce » qui confirmèrent les hypothèses de Fénelon et enfin à Samuel Leturcq en 2007.

Néanmoins, je tenais à le rappeler succinctement dans cet article pour répondre à votre curiosité et à vous le faire partager à travers un exemple pris sur ma commune de Charsonville.

 

 

Préambule

En Beauce, depuis le moyen âge jusqu’au milieu du 20ème siècle (remembrement), soit sur une période de 1500 ans environ, les parcelles de terre cultivées par les paysans étaient très nombreuses dans chaque commune. Ainsi par exemple, à Charsonville, au début du 19ème siècle et jusqu’en 1970, l’ensemble des champs représentait environ 6000 parcelles en lanière jusqu’au début du remembrement. Certaines parcelles se composaient de quelques sillons, qui se prolongeaient sur une centaine de mètres. Mon grand père, par exemple, en possédait 50 représentant seulement 15 hectares. Sa plus petite parcelle mesurait 10 m de largeur. Parfois, quand les parcelles avaient atteint un certain excès de minceur, suite aux partages entre héritiers, on s’accordait à ne plus les sectionner que par des lignes perpendiculaires à leur plus grande dimension.

 

Jusqu’au remembrement toutes les exploitations individuelles, même médiocres, comprenaient un nombre important de parcelles, réparties en beaucoup de climats. Le morcellement et la dispersion des biens étaient la loi, très antique, de ces terroirs. Deux coutumes complétaient le système ci-dessus ; l’assolement forcé et la vaine pâture obligatoire.

 

Face à cet enchevêtrement de parcelles, comment un paysan accédait-il à sa parcelle alors que les chemins ne la desservaient pas directement ?

 

La réponse est venue de l’enquête, menée sur le territoire de Toury par Samuel Leturcq au début du 21ème siècle, et qui a permis de mettre en évidence l’utilisation d’un maillage très resserré de « passages » aux extrémités des parcelles.

 

 

Comment accéder aux parcelles ?

L’enclavement de la majeure partie des parcelles tend à penser que l’accès à celles-ci devait se faire grâce à une « servitude de passage » soumis au rythme triennal de l’exploitation du terroir. En effet, rien n’interdisait le passage à travers champ « à la condition que les terrains ne soient ni ensemencés, ni labourés en vue d’un ensemencement, ni clos ».

Quoique n’ayant aucune existence légale, puisque ces linéaires étaient intégrés dans les parcelles, ils apparaissaient comme des espaces collectifs, nécessaires à la bonne exploitation du territoire par les paysans. Chaque agriculteur acceptait donc, selon la coutume, de «sacrifier» le bout de son champ. Très peu de baux de location de terre évoquent ce droit de passage. Ces passages avaient donc pour fonction de suppléer à l’insuffisance du réseau de chemins pour irriguer l’ensemble des parcelles enclavées sans passer sur les parcelles voisines lorsque celles-ci portaient une récolte.

Ces passages linéaires étaient une zone piétinée par les attelages de chevaux de labour qui tournaient à l’extrémité du champ.

De plus, depuis très longtemps déjà, la Beauce pratiquait l’assolement triennal, ce qui impliquait dans le village une discipline agraire collective pour intervenir sur les parcelles. En effet, la communauté du village, autrefois, pouvait déterminer, selon les intérêts de chacun, et aussi en fonction des coutumes, la nature de l’ensemencement de chaque partie du terroir, c’est-à-dire d’organiser les soles. Toutes les parcelles installées dans un climat particulier du territoire agraire devaient, selon la décision prise collectivement, être ensemencées avec la même céréale, ou alors être mises en jachère. A l’intérieur de chaque climat la moisson devait se faire en même temps et à des dates que fixaient la collectivité et sa coutume.

L’organisation du terroir disparut après la Révolution et la proclamation de la loi du 28 septembre 1791 (article 2 – Section V Des récoltes): « chaque propriétaire sera libre de faire sa récolte, de quelque nature qu’elle soit, avec tout instrument, et au moment qui lui conviendra, pourvu qu’il ne cause aucun dommage aux propriétaires voisins ».

Mais la présence de ces anciens passages pour accéder aux parcelles n’explique pas complètement la naissance de ces ondulations de terrain.

 

 

Origine des crêtes

Selon les géographes, le profil longitudinal d’un ancien champ, relevé aux extrémités, peut s’expliquer par l’effet prolongé du labour au cours des siècles. En effet, chaque fois que la charrue tournait, attelée aux chevaux, le laboureur enlevait du soc la terre et faisait donc tomber un peu de terre aux extrémités du champ.

 

 

On peut rappeler que les labours en Beauce étaient exécutés avec la charrue et les chevaux depuis le 14ème siècle environ et que même la jachère (guéret) était labourée plusieurs fois par an.

Ces linéaires de dépôt de terre issus du labourage et situés aux extrémités des parcelles et donc également au droit des passages vers les parcelles ont été nommés les « crêtes de labour ». Elles signalaient à la foi les extrémités de la parcelle car la parcelle était labourée dans le sens longitudinal, et à la fois matérialisaient la présence d’un passage ou d’un chemin.

Dans ses dossiers, Samuel Leturcq signale que le terrier de 1696 de la paroisse de Toury cite de manière récurrente l’existence de « sommières ». Le terme « sommière » désigne, dans le patois des paysans de Toury, les crêtes de labour (voir figure ci-dessous), installées à chaque extrémité des parcelles, c'est-à-dire des bandes de terre où les attelages tournent à l’extrémité d’un labour.

Le mot varie en fonction de la zone géographique. Par exemple, à Charsonville mon père appelait ces ondulations des têtières.

Il s’agit donc de talus de terre, représentant 20 centimètres à un mètre ou plus de hauteur, résultant du nettoyage par le laboureur du soc de sa charrue à chaque retournement de son attelage).

 

 

Samuel Leturcq signale également que certains passages sont désignés tantôt comme « sommière » et tantôt comme « sentier » dans les documents de la paroisse de Toury vers 1700. Comme par exemple sur le plan de Charsonville, levé en 1670, il apparaît le nom de « sentier » et celui de « chemin ». Samuel Leturcq conclut que ce réseau capillaire, qui vient se greffer sur un réseau de routes et de chemins assurait l’irrigation profonde du terroir d’exploitation, annulant l’effet d’enclavement inhérent à l’extrême émiettement du parcellaire.

Cependant ce réseau d’anciens passages et de chemins, invisible aujourd’hui à nos yeux, depuis le remembrement des années 1970, n’a plus de fonction et s’effacent progressivement, arasées par les labours successifs et profonds des puissantes charrues.

Les sentiers étaient de petits passages de 2 ou 3 pieds (1m environ), formés pour communiquer d’un héritage à l’autre (extrait des maximes et règlements concernant les biens de la campagne édités en 1774).

 

 

Exemple d’anciennes crêtes de labour

Je vous propose, pour illustrer ce phénomène, de vous présenter un profil longitudinal (voir figure ci-dessous) réalisé à partir d’une vue aérienne de 1950 sur la commune de Charsonville mais avec les altitudes du terrain actuel.

Comme le plan de 1670, le plan napoléonien de 1830 de Charsonville ne signale pas de chemin entre celui de Mortelle et celui appelé « le Grand’chemin ».

Le profil longitudinal ci-dessous fait apparaître une crête actuelle (50cm) au droit de l’ancien chemin conduisant du bourg de Charsonville à la ferme de Mortelle, une crête aux extrémités des parcelles (<50cm) et une crête au droit de l’ancien Grand chemin (environ 1m).

 

 

 

 

Découvertes

 

Je vous propose de vous présenter deux autres méthodes très interressantes pour découvrir l'existence des crêtes de labour et d'anciens chemins d'avant le remembrement. Je rappelle que la trace visible dans les champs, des crêtes de labour et des anciens chemins, s'évanouit au fur et à mesure des années. 

 

1) Cette découverte vient de Rémi Proult, agriculteur à Conie-Molitard (28). En 2017, grâce à un drône et par un temps neigeux il s'est aperçu, en prenant des photos de ses champs (voir photo ci-dessous), que l'accumulation de neige, laissée par le vent au droit de certains anciens chemins et crêtes de labour, avait produit des traces visibles.

 

 

 

2) Cette autre découverte vient de Régis Phélut . On y accède par le site Géoportail:

Dans les fonds de carte de Géoportail il faut aller dans la thématique "Territoires et Transports" puis dans "Description du Territoire". La couche LIDAR HD MNT me semble la plus pertinente pour ces recherches. On peut facilement superposer le calque LIDAR avec une photo aérienne ou une carte IGN également consultables sur le site Géoportail.

 

 

 

Sources

Un village, la terre et ses hommes – Toury en Beauce (12-17ème siècle) de Samuel Leturcq – CTHS - 2007

Fonction et devenir d’un réseau invisible : les crêtes de labours dans les terroirs beaucerons (14- 20ème siècles) – Samuel Leturcq - 2008

Problèmes de reconnaissance géophysique de limites parcellaires non cadastrées – histoire et Mesure 1993 – Albert Hesse et Alain Tabbagh ;

NOROIS – Vocabulaire de géographie agraire – P Fénelon - 1963

NOROIS – Quelques terroirs périgourdins – Paul Fénelon – 1955

Annales de géographie - Les systèmes agraires dans les îles britanniques – Léon Aufrère - 1935

Les fermiers de l’Ile de France (15-18ème siècle) – Jean-Marc Moriceau – Fayard – 1998

La vie dans les campagnes au moyen age à travers les calendriers – Perrine Mane – Editions de la Martinière – 2004

Géoportail

Gallica

Archives départementales du Loiret