La seconde guerre mondiale à Chevilly
Modifié le : 27/09/2026 21:49
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L’année 2024 a été marquée par les 80 ans de la Libération de la France en été 1944. Le débarquement en Normandie le 6 juin et la libération de Paris le 25 août figurent dans tous nos manuels d’histoire, mais nous devons aussi nous souvenir de ce qui se passait à cette époque dans toutes les communes de France, donc entre autres dans nos petits villages de Beauce : la résistance, l’occupation, les bombardements, …
Cet anniversaire décennal est important car c’est le dernier où peuvent encore témoigner les personnes qui ont vécu ces évènements. C’est pour cette raison qu’il faut ici parler de la Seconde Guerre Mondiale à Chevilly, telle qu’elle a été vécue et endurée par les chevillois : les difficultés du quotidien, les humiliations imposées par l’occupant, le soutien apporté aux proches en captivité en Allemagne, etc.
Les conflits qui surviennent 80 ans plus tard en Ukraine et au Moyen-Orient reflètent sans doute ce qui se passait chez nous à l’époque, et nous rappellent que toute situation de paix reste malheureusement fragile. Vous trouverez donc ci-dessous une évocation de ces épisodes tragiques de notre histoire, suivie de témoignages de quelques habitants de Chevilly qui les ont vécus.
Septembre 1939 : la mobilisation
Le 1er septembre 1939, l’armée allemande entre en Pologne; c’est la mobilisation générale. L’affiche est placardée sur les murs de la mairie de Chevilly : tous les hommes valides de 20 à 48 ans sont rappelés. Comme on le voit sur la photo ci-contre (l’avenue de Paris prise en face de la mairie), c’est la stupeur, les gens se rassemblent dans la rue et partagent leur inquiétude … Ce n’est pas la liesse populaire d’août 1914 : les hécatombes de la Grande Guerre sont encore très présentes dans les esprits, et d’ailleurs à Chevilly plusieurs survivants de 1918 sont de nouveau mobilisés pour cette seconde épreuve.
L'annonce de la mobilisation dans le bourg de Chevilly (coll. MT. Fauh-Meunier)
Juin 1940 : l’exode
Cette mobilisation laisse place à une « drôle de guerre » qui se termine quand l’armée allemande passe la frontière belge. Pour les militaires c’est la débandade, et pour les civils c’est l’exode. La presse locale décrit le passage à Chevilly, à partir du 15 mai, « sans arrêt, de jour comme de nuit, des réfugiés de la Belgique et du nord de la France ». Les habitants de la commune leur portent secours, sans imaginer qu’ils allaient devoir quitter leurs foyers à leur tour … Le 13 juin on leur annonce que la bataille de la Loire est imminente et ils se décident à partir. Un triste évènement survient alors : le samedi 15 juin à 17h30, Chevilly est la cible d’un violent bombardement par l’aviation allemande. Le point principalement visé est la voie de chemin de fer, où stationnent des trains de réfugiés et de troupes. Cette attaque cause la mort de 30 personnes, et plus de 40 autres sont plus ou moins grièvement blessées. Parmi ces trente victimes on compte 6 militaires, le train étant l’un des moyens par lesquels l’armée française en déroute fuyait l’envahisseur. Les victimes civiles, hommes et femmes, enfants et adultes, cordonnier ou émailleuse, étaient issues principalement de la région parisienne. Elles furent inhumées après constatation de leur identité au cimetière de Chevilly, grâce aux démarches opérées par les demoiselles Darblay qui étaient encore au village.
On dénombre aussi en marge de ce tragique évènement quatre autres victimes de l’exode, originaires, elles, de Chevilly. Elles ont quitté leur domicile à pied, avec leur famille, pour fuir l’avancée allemande vers le sud. Ces quatre infortunées ont, elles aussi, été touchées par des bombardements ou mitraillages par des avions allemands. Deux d’entre elles n’avaient pas encore passé la Loire, elles ont été tuées à Traînou et Jargeau. Deux autres ont été tuées plus loin, à Châteauroux et Angoulême. Les quatre noms de ces victimes civiles figurent sur notre monument aux Morts : Joseph LEROY, 54 ans, Léon RIBEYRE, 43 ans, Madeleine HESLOUIS, 14 ans, et Maria BRETON, veuve VAPPEREAU, 51 ans.
Mars 1943 : le STO
A partir de 1943, l’Allemagne manque de main d’œuvre dans ses usines : on instaure le STO (Service du Travail Obligatoire). A Chevilly, le secrétaire de mairie, M. Meunier, est chargé de contacter les garçons de 20 ans qui ne sont pas dans les fermes, pour qu’ils partent au STO (en réalité il leur dira de se cacher). Deux d’entre eux, Henri RANCHET et André GIRAULT, sont ouvriers à l’usine Morinière de Chevilly (pièces automobiles) et ont la qualification requise pour aller travailler dans les usines sidérurgiques de la Ruhr ; ils seront incorporés chez Krupp, à Essen. C’est là qu’hélàs ils trouveront la mort : en mars 1943 l’aviation britannique effectue des bombardements sur l’Allemagne, entre autres sur le bassin industriel de la Ruhr qui constitue pour les Alliés une cible stratégique. Le 5 mars, l’usine Krupp où travaillent nos deux ouvriers chevillois est bombardée ; ils meurent tous les deux. Leurs corps seront rapatriés et sont aujourd’hui inhumés au cimetière de Chevilly.
15 août 1944: la Libération
Le 6 juin les américains parviennent à débarquer sur les côtes normandes, mais la bataille est rude avant qu’ils ne pénètrent à l’intérieur des terres : c’est seulement le 9 août qu’ils arrivent au Mans, et le 13 ils marchent vers l’est en direction d’Orléans; le 15 août les premiers éléments de la 3ème armée de Patton pénètrent dans le Loiret par le nord-ouest et investissent l’aérodrome de Bricy. Différentes unités gagnent Gidy puis Cercottes depuis les Barres, et Artenay plus au nord. Entretemps, à partir du mois de juillet, les troupes allemandes stationnées dans nos villages de Beauce commencent à fuir, parfois en se débarrassant de leur matériel, voire même de leurs uniformes. On voit des groupes de soldats désunis, dérobant des voitures, vélos ou des carrioles partir en retraite. On note plusieurs incidents avec les habitants : les allemands apprennent ce qui s’est passé en Normandie et savent que les américains ne sont pas loin …
On note le décès à Chevilly le 17 août d’ André BRACHET, 37 ans. Chauffeur de profession, né à Paris, il est inhumé dans le cimetière de Chevilly, avec la mention « Victime de la Libération » dans le registre des concessions. Le même jour est décédé à Chevilly Henri ROUSSEAU, 75 ans, « tué par une balle de mitrailleuse lors du passage des troupes américaines » (dossier SHD).
Les blindés américains entrent dans Chevilly, accueillis par les habitants en liesse (coll. J. Gaudin)
Avril 1945 : encore des chevillois morts au combat
En cette année 1945 la France est libérée, mais les Alliés ne sont pas encore arrivés à Berlin et les combats continuent. La 1ère armée du Général De Lattre de Tassigny y prend part, avec en son sein le 1er Régiment de Chasseurs d’Afrique. Un jeune soldat originaire de Chevilly, Guy PATRICOT (*), fait partie de ce régiment; engagé volontaire dès sa sortie de l’Ecole Centrale à 22 ans, il est instruit en quelques jours. Début avril, le 1er RCA est en Forêt Noire, près de Stuttgart. Le chasseur Patricot, aux commandes de son char Sherman, prend part à l’attaque du village de Nordheim. Son blindé est pris pour cible par les bazookas allemands, et il est mortellement blessé dans son char en flammes.
Il recevra à titre posthume une des plus hautes distinctions militaires, à savoir une citation à l’ordre du Corps d’Armée. Son nom figure sur le monument aux Morts de Chevilly avec celui de Maurice PERCHERON, mort en captivité à Regensburg en 1941. Ce dernier repose dans le carré militaire de notre cimetière, aux côtés d’un autre soldat de Chevilly, Georges MASSONNEAU, tombé lors de l’attaque allemande en mai 1940 à la frontière belge.
(*) Ses parents étaient les propriétaires du château de Chevilly. Son père, André Patricot, après avoir été commandant d’artillerie en 1918, était devenu président des anciens combattants de Chevilly. Deux de ses oncles, Adelphe et Henri, avaient été officiers dans l’armée française avec le grade de capitaine, et décorés de la Légion d’Honneur.
Le chasseur Guy PATRICOT (à g.) Coll. D. Bazin de Caix
Le quotidien pendant la guerre : les témoignages de quelques habitants de Chevilly
Martine TOURNE: son père, André Lesage, était agriculteur à la Croix-Briquet; il avait été fait prisonnier en 1940 et envoyé dans un camp en Allemagne. Son épouse, comme beaucoup d’autres, doit gérer la ferme seule avec ses jeunes enfants jusqu’en 1945. Un jour, un officier allemand se présente et informe Madame Lesage qu’il peut faire rentrer son mari à la ferme moyennant une somme d’argent. Elle lui demande de revenir mais, information prise, il s’avère qu’il s’agit d’un escroc qui menait cette imposture fréquemment dans la région ! Lorsqu’il revient à la Croix-Briquet pour obtenir la somme demandée, deux gendarmes l’attendent avec une paire de menottes …
Hubert JOLLIET (témoignage de sa mère, Madeleine): ses parents tenaient le café Rousseau au moment de l’exode, elle racontait avec amusement que, par précaution, ils avaient enterré les bouteilles avant de partir ! Elle racontait ensuite avec plus de gravité que beaucoup de maisons de Chevilly ont été pillées pendant l’exode, à la fois par des militaires et par des civils (réfugiés ou locaux). Elle avait le souvenir, enfin, des soldats allemands qui venaient au café et à la boucherie, et des bombardements en 1944 pendant lesquels il fallait aller se réfugier dans la cave.
Christian FAUCHEUX : son père, Georges Faucheux, était maire de Creuzy. Il a hébergé un pilote anglais dont l’avion s’était écrasé à Chevilly. Après avoir sauté en parachute, il s’est réfugié dans la ferme de Chameul, l’habitation la plus proche. Il y est resté caché pendant quelques mois, et a pu regagner l’Angleterre après un parcours semé d’embûches. La pose d’explosifs à la gare des Aubrais a aussi fait partie des actes de bravoure de Georges Faucheux pendant la guerre qui auraient pu lui coûter la vie. La rue à son nom à la Croix-Briquet est une juste récompense …
Marie-Thérèse FAUH-MEUNIER : en juin 1940 elle a 8 ans, elle quitte Chevilly avec sa famille (mais sans son père, Henri Meunier, qui est secrétaire de mairie et doit rester dans la commune). Ils partent dans une voiture tirée par un cheval car il n’y a plus d’essence. Ils subissent des mitraillages aériens à Traînou; c’est là que Monsieur Ribeyre a touvé la mort (v. plus haut). Ils cherchent à passer la Loire à Jargeau, mais le pont est bombardé; ils se cachent dans les bois, continuent à pied et passent la Loire à Châteauneuf. Ils vont jusqu’à Marcilly, où ils passent une nuit; c’est là que le père de Madame Fauh les rejoint, en passant par le pont d’Orléans. Après quelques jours la famille revient à Chevilly, car les allemands avaient gagné la bataille, l’armistice était signé et l’exode était terminé.
Madame Fauh se souvient aussi des colis qui étaient confectionnés et envoyés aux prisonniers de Chevilly : 80 chevillois étaient prisonniers en Allemagne (sur les 180 hommes qui avaient entre 20 et 40 ans à Chevilly en 1939).
Enfin, il y avait une distribution de tickets de rationnement, pour se ravitailler à l’épicerie Bizeul.
Xavier BINOCHE : son grand-père, Charles Lefèvre, avait été aviateur pendant la Première Guerre Mondiale. Chef d’escadrille, il était connu pour avoir intercepté un « Zeppelin » allemand. Avec 5 victoires à son actif, il faisait partie des as de l’aviation française. Pendant la seconde guerre mondiale, il s’engage dans la résistance en 1943 au sein du réseau Alliance avec le pseudonyme de « Dominique », fournissant des renseignements sur l’aviation ennemie dans son secteur et s’occupant d’un poste de communication. La mère de Xavier Binoche lui a raconté ce jour où, à Cossoles, elle a vu un groupe de résistants dans la salle à manger autour d’un émetteur radio, en train d’établir une liaison avec Londres … On lui a ordonné de ne surtout jamais rien dire !
On ne peut pas terminer cette liste de témoignages sans citer celui de Gabriel Paviost. Agé de 25 ans au moment de l’exode, il a écrit un récit que l’on peut retrouver dans le livre « Chevilly hier et aujourd'hui », de Joël Gaudin.
Enfin, le registre des délibérations du conseil municipal de la commune décrit précisément ce qui se passe dans le village au fil des semaines et des mois :
- le cantonnement des troupes allemandes à Chevilly: les habitants se voient obligés de loger un certain nombre de soldats dans leur ferme ou leur maison (ils feront une demande d’indemnisation à l’issue de la guerre) : 70 à l’Ermitage, 40 à la salle paroissiale, 8 à la ferme Darblay, sans compter les officiers logés au château.
- les réquisitions (chevaux, fusils, voitures …) Le garage Mordrai a été réquisitionné afin de réparer le matériel allemand (les réparations étaient faites par les allemands eux-mêmes).
- les pillages, pendant l’exode et après : les archives communales décrivent le logement de l’instituteur, Monsieur Lecas, visité et occupé. Le comte d’Arjuzon déclare que sa propriété de la Cour a été « entièrement dévastée par l’occupation allemande, les meubles saccagés ou brûlés ». Des listes impressionnantes d’objets trouvés sont déposées en mairie et témoignent du chaos à l’issue de l’exode : bicyclettes, phonographes, brouettes, postes TSF, …









