L'histoire de la butte du Sacré-Cœur de Tivernon
Modifié le : 25/09/2026 10:31
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Il y a aujourd’hui, sur la commune de Tivernon, entre le bourg et la ferme d’Abbonville, nichée au sommet d' une butte de terre, recouverte d’arbustes et de ronces sauvages, une statue représentant le Sacré-Cœur de Jésus.
L’histoire commence le dimanche 19 septembre 1875. Le clocher de l’église du petit village de Tivernon venait de sonner 3h et une population nombreuse était venue assister à la bénédiction de la statue du Sacré-Cœur de Jésus (voir figure ci-dessous) érigée sur une butte de terre quelques jours auparavant …

Le sacré-cœur de Jésus ?
Dans l’église actuelle de Tivernon, une des verrières représente Notre Seigneur JC au Sacré-Cœur (voir figure ci-dessous) apparu à sainte Marguerite Marie Alacoque. A priori ce vitrail a été installé après 1920 ce qui correspond à la date de la canonisation de Sainte Marguerite Alacoque par le pape Benoît XV.

Qui était Marguerite Alacoque ?
L’histoire nous apprend qu’elle entre au monastère de la Visitation de Paray-le-Monial (Saône-et-Loire) où elle prend l’habit des visitandines en 1671.
Un an après, en 1672, un prêtre normand, le futur Saint Jean Eudes (1601-1680), célèbre la messe pour la première fois en l’honneur du Sacré-Cœur de Jésus. Jean Eudes (voir figure ci-dessous) fut le fondateur de la Congrégation de Jésus et de Marie (les Eudistes).

Peu de temps après, dans la chapelle du monastère de la Visitation de Paray-le-Monial, eurent lieu en 1673, 1674 et 1675, les apparitions du Christ qui manifestait son cœur à Marguerite-Marie Alacoque. Il lui demande que soit instaurée la fête du Sacré-Cœur.
Dans l’une de ses apparitions, Jésus demande également à la future sainte d’intercéder auprès du roi pour que son Sacré-Cœur soit « peint dans ses étendards et gravé dans ses armes, pour le rendre victorieux de tous les ennemis de la Sainte Eglise ». Si le roi n’accède pas à sa demande, la dévotion au Sacré-Cœur, avec ses vertus combattantes et protectrices, ne se perd pas au cours des siècles suivants.
Cette fête, qui était, au départ, une dévotion locale, fut étendue à l’Église universelle par Pie IX en 1856. Cette fête est une solennité célébrée le vendredi qui suit le 2ème dimanche après la Pentecôte.
La guerre de 1870 et le Sacré-Cœur
En décembre 1870, mille cinq cents volontaires, chargés de la défense de l’ouest de la France, après la capitulation de Paris, se voient offrir une bannière réalisée par les religieuses de Paray-le-Monial. Elle est ornée du symbole du Sacré-Cœur.
Par ailleurs, les zouaves pontificaux partent à l’assaut le 2 décembre 1870, à la bataille de Loigny, en dépliant pour la première fois le précieux étendard. Les braves porteront l’insigne commémoratif de cette bataille.
Après la défaite de la guerre franco-prussienne de 1870 et les événements tragiques de la Commune de Paris, un « Vœu national » en décembre 1870 a été formulé pour construire un sanctuaire dédié au Sacré-Cœur de Jésus, symbolisant la rédemption et l'espoir pour la nation.
La basilique du « vœu national » puis du Sacré-Cœur sera construite sur la butte Montmartre à partir de 1875.
Cependant, jusqu’en 1920, date de la canonisation de Marguerite-Marie Alacoque, le pape et l’épiscopat soutiendront constamment le dogme du Sacré-Cœur, sans toutefois jamais revenir sur la demande de fusion du symbole catholique et du drapeau républicain, tant désirée par certains.
La famille Dupuis
Vers le milieu du 19ème siècle, vivait à Orléans une famille Dupuis, riche bourgeois et très estimée. Elle habitait une assez vaste maison, comme en possédaient, en ce temps-là, les vieilles familles orléanaises, située au 12 de la rue de la Levrette (rue de Gourville).
M. François Dupuis (1794- 1863), fils d'un avocat, était petit-fils d'ascendants beaucerons, de la région de Tivernon.
Mme Julie Marie Mélanie Dupuis, née Fildier (1805-1887), originaire de Montargis, était la fille de Julie Meneau et de Jules Fildier, un important marchand de bois, exploiteur des forêts de Montargis, de Bourgogne et d'Orléans.
De cette union cinq enfants étaient nés. Nathalie, Jules François Edmond (1830-1847), Louise, Claire et Marguerite (1847-1907).
La famille Dupuis possédait également le château des Giraults à Montbouy, entre Montargis et Châtillon-sur-Loing.
François Dupuis né à Orléans le 29 septembre 1794, fut nommé vice-président du tribunal civil de première instance en 1847 et occupa cette place jusqu’en 1848. Le 5 avril 1851, il était de nouveau nommé vice-président du même tribunal. Il a été un des membres fondateurs de la société d’archéologie de l’orléanais en janvier 1848 et ancien président de cette société. Il avait notamment étudié les peintures murales dans l’ancienne église de Tivernon. Malheureusement il tombe gravement malade et le 16 octobre 1863 il décède à Montbouy. Il laisse une mère avec ses 3 filles ;
Louise, grande, les traits accentués, mais réguliers, les cheveux châtain foncé, les yeux noirs. Elle était d’une nature modeste mais digne. Toujours soignée dans sa tenue. Pleine d'entrain et de gaieté dans le cercle de famille, elle était la sincérité même. Mgr Dupanloup l'appelait une « âme de cristal ». Louise rentra au monastère le 30 mai 1871. Elle s'appelait maintenant Sœur Hyacinthe-Dosithée.
Claire, plus petite, s'effaçait volontiers devant la beauté de sa grande sœur. Discrète, prudente, jamais pressée de se mettre en avant, toujours prête à se dévouer en silence, elle calculait ses mouvements. Claire entra à la Visitation. Elle obéissait à une décision de Mgr Dupanloup, son directeur. Sa jeune sœur Marguerite devrait donc demeurer indéfiniment près de sa mère.
Marguerite enfin, avec son visage ovale au teint mat, ses yeux noirs étincelants était pleine de vie. Elle apparaissait tout entière dans l'intelligence de son regard, dans la sympathie qui rayonnait d'elle. Marguerite (voir figure ci-dessous) se consacra à sa mère et aux œuvres d’apostolat et de bienfaisance.

Ainsi, au décès de sa mère le 15 janvier 1887 à Montbouy, Marguerite avait accompli sa mission finale, elle était libre et à la tête d'une fortune considérable. Avec cette fortune elle va fonder et devenir la directrice de l’orphelinat de l’enfant Jésus de Montbouy. A Montbouy le château des Giraults, détruit à la Révolution puis reconstruit au 19ème siècle par son père allait accueillir un orphelinat.
Naissance du projet
Après la fin de guerre de 1870, le culte du Sacré-Cœur commençait à prendre des grandes proportions (voir la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre). Marguerite Dupuis avait toujours aimé cette dévotion et proposa, à son initiative, en 1873, l 'érection d'une statue du Sacré-Cœur.
Elle cherchait donc ce qu'elle pourrait faire pour entrer dans le mouvement général initié depuis 1870.
Son père possédait en Beauce, probablement depuis 1836, sur la commune de Tivernon, non loin des violents combats qui ont eu lieu durant la guerre de 1870, la grande ferme d’Abbonville et ses terres. La pensée vint à Marguerite de placer une statue du Sacré-Cœur au-dessus de la porte de la maison d'habitation de cette ferme. Elle s'entretint de ce projet avec l'abbé Jutteau, alors missionnaire diocésain.
L'abbé lui dit : « Vous avez mieux que cela à faire. Il y a un léger monticule non loin de la ferme : élevez là une grande statue, qui dominera en quelque sorte toute la Beauce pour la protéger, qui sera vue du chemin de fer et pourra être honorée par les voyageurs. ».
Je précise que l’abbé Jutteau ne pouvait pas ignorer, à l’époque ou Marguerite Dupuis lui avait confié son projet, qu’on allait créer une basilique du Sacré-Cœur sur la butte de Montmartre à Paris, suite à un « vœu national » qui datait de décembre 1870 et que la première pierre serait posée en juin 1875.
De même il avait pris une part très active dans la guerre de 1870 (voir sa biographie ci-dessous dans cet article) et il souhaitait peut-être, à partir de l’idée de Marguerite Dupuis, et parce qu’il était missionnaire, réaliser « en plus petit » le même symbole à Tivernon qu’à Paris (voir figures ci-dessous).


Cette idée plut à Mme Dupuis, à Louise et Claire ainsi qu’à la famille du fermier de la ferme d’Abbonville. La statue fut commandée, amenée et érigée le 19 septembre 1875.
Marguerite Dupuis et l’abbé Jutteau s’occupèrent de la préparation de la cérémonie.
La statue est en fonte, peinte en blanc, haute de 1,80 mètres, repose sur un piédestal et relevée par un terrassement de 4 mètres environ.
Sur le socle, on lisait, écrits en lettres d’or les mots de la première apparition : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes. » (En 2026, la plaque sur laquelle était inscrite cette phrase n’existe plus).
Au-dessous de la statue on a gravé dans la pierre :
« Erigée par Madame Dupuis et ses filles
Le 19 septembre 1875 »


Voici ci-après une petite biographie de l’abbé Jutteau qui a proposé à Marguerite Dupuis le lieu de l’implantation de la statue et sa hauteur (pour être visible par les voyageurs du train).
Alexis Jutteau était né en 1843 à Saint-Benoît-sur-Loire (son père était sonneur). Ordonné prêtre en 1866 à Orléans il a été pendant peu de temps professeur à la Chapelle puis a été nommé vicaire à Beaune-la-Rolande.
Mgr Dupanloup ayant fondé à Cléry une société de missionnaires diocésains, l’abbé Jutteau demanda en 1869 à en faire partie.
Pendant la guerre de 1870, il s’attacha au 1er bataillon des Mobiles de Savoie et participa courageusement à la campagne de l’Est.
Après la guerre il redevient prédicateur et « missionnaire diocésain ». C’est pendant cette période que nous le retrouvons à Tivernon.
Puis il a été nommé curé de la paroisse d’Aschères-le-Marché (situé à quelques kms au sud de Tivernon). Enfin, à l’âge de 35 ans, il entra à Flavigny chez les Pères Dominicains.
Les décrets de 1880 l’exilèrent au Canada ou il continua son œuvre de missionnaire. En cinq ans, il parcourut en tous sens les vastes territoires du Canada et des Etats Unis. Puis il revint en France.
« Je vais donner, écrit-il à son retour en France, toute une série de missions paroissiales » et il se plaisait dans les villages qui lui rappelaient sa paroisse d’Aschères.
Il quitta le Loiret et il fut nommé prieur à Dijon puis il fut transféré à Paris. Il décéda à Villemomble (Seine-Saint-Denis) en 1904.
La cérémonie
Le 19 septembre 1875, tous les habitants de Tivernon et les ecclésiastiques avaient pris rendez-vous dans l’ancienne église de Tivernon (l’actuelle date de 1890). L’église s’était merveilleusement parée. De longues oriflammes rouges à l’image du Cœur de Jésus, des écussons enrichis d’invocations pieuses, se détachaient sur la pierre blanche, des massifs de fleurs disposés surmontaient l’autel.
Le village de Tivernon avait mis son plus bel air de fête ; guirlandes, arcs de triomphe, larges jonchées de feuillage.
A peine les cloches du clocher de Tivernon eurent-elles lancé leur dernier carillon, qu’on entendit retentir au loin l’écho des chants religieux. Sur toutes les routes convergentes vers Tivernon, c’était le même refrain : « Pitié, mon Dieu ». Tous venaient prier pour la patrie souffrante (perte de la guerre et de l’Alsace, Lorraine).
Des paroisses entières accouraient, croix en tête et bannières flottantes, vers le village de Tivernon.
La paroisse de Lion et celle d’Oison se présentèrent les premières. Les paroissiens avaient groupé autour de leur commun et zélé pasteur, leurs écoles, leurs jeunes filles vêtues de blanc et surtout la masse imposante de leurs hommes.
La paroisse de Ruan venait ensuite avec son chœur si nourri de chanteuses.
Enfin, on distinguait au loin la paroisse de Trinay. Elle était accourue de bien loin. Une longue file de charrettes conduisait les pèlerins jusqu’à Tivernon. Toutes leurs richesses y étaient : beaux étendards, reliques de saints, images bénites...
Dans l’église de Tivernon la plupart des fidèles se tenaient debout, massés dans l’étroit passage des nefs ou groupés silencieusement dehors. On avait envahi jusqu’aux marches du sanctuaire, jusqu’aux degrés de la chaire. Le prêtre ne pouvait qu’à grande peine s’y ouvrir un accès.
1500 pèlerins étaient là, priant, dans et à la porte de l’église de Tivernon.
L’Eglise était représentée par le Vicaire-Général, M l’abbé Hetsch, qui avait bien voulu accepter la mission de présider la grande solennité. M le doyen de Bazoches ainsi que dix autres prêtres relevaient par leur présence et leur actif concours l’éclat de la cérémonie.
Après la cérémonie dans l’église les religieuses de la Visitation offrirent à chacun des fidèles un de ces scapulaires du Cœur de Jésus. Tous voulurent prendre la pieuse décoration. Les hommes surtout, tous les hommes, et certes ils étaient nombreux, se montrèrent fiers d’en orner leur poitrine.
A cette occasion MM les sapeurs-pompiers avaient d’eux-mêmes, par un mouvement de foi qui les honore, sollicité la faveur de se mêler au cortège. Tout à coup, on vit le drapeau se baisser devant le prêtre. Ils voulaient que le drapeau lui-même revêtit les insignes du Sacré-Cœur de Jésus. Un Sacré-Cœur sur un drapeau français !
Mais, la procession s’était déployée déjà en direction d’Abbonville vers la « butte du Sacré-Cœur de Tivernon ».
La foule s’arrêta au pied du monument et se massa sur la route d’Abbonville et dans les champs voisins.
L’abbé Jutteau comptait prêcher une petite mission de huit jours pour préparer le pays à cette cérémonie mais malheureusement il n’avait plus de voix et il ne pouvait pas prononcer le discours d'inauguration. C'est le Père Maurille qui le remplaça.
Le révérend père Maurille, qui, depuis plusieurs années déjà, se livrait avec succès au rude travail des missions, avait bien voulu se charger d’exhorter les fidèles. Il monta sur la butte élevée, qui lui rappelait sans doute ces calvaires fameux de l’Anjou d’où le père de Montfort (il s’agit de Louis-Marie de Monfort 1673-1716, canonisé en 1947), répandait sur des peuples entiers son ardente éloquence. L'abbé Amand-René Maurille était entré dans la Congrégation de Marie en 1871 et il en deviendra le supérieur Général des Montfortains en 1887. Puis il partit en Hollande où il meurt en 1903.
A la fin de cette cérémonie émouvante, la foule agenouillée pria en reconnaissance à la généreuse famille Dupuis qui lui valut cette fête, la procession reprit sa marche triomphante en direction de l’église.
Dans l’église, M le curé de Tivernon (Pierre Marie André JACOB) eut alors une heureuse inspiration. Il monta en chaire, et, d’une voix émue, consacra sa paroisse et les nombreux pèlerins à ce Cœur de Jésus qu’ils étaient venus si dignement honorer.
Sources
Le Loiret Généalogique
Archives départementales du Loiret
Généanet
Ivan JABLONKA, « Cultes et coutumes religieuses dans la France rurale du XIXe siècle », Site de l’Histoire par l'image.
Louis-Marie-Grignion-de-Montfort - BD - collection mame – 2025
Marguerite-Marie, l’amour du cœur de Jésus – BD - Edition mame - 1996
Une âme apostolique - Vie de Mlle Marguerite Dupuis, fondatrice de l’Orphelinat de l’Enfant Jésus Montbouy-Marigny – par l’abbé Paul Barbier - Librairie Téqui - 1917
La cérémonie a été transcrite par le père Alexis Charles Lin JUTTEAU avec beaucoup d’éloquence et de solennité dans les Annales religieuses et littéraires du diocèse d’Orléans (XVe volume – n° 38 – du 25 septembre 1875). Bibliothèque diocésaine Orléans- 1, Cloitre St Aignan.
Article rédigé par Patrick Thauvin-Gasnier














